exhibition: 'derive' at l'atelier, nantes
L’amoureux de la vie universelle
Ainsi l’amoureux de la vie universelle entre dans la foule comme dans un immense réservoir d’électricité. […] C’est un moi insatiable du non-moi, qui, à chaque instant, le rend et l’exprime en images plus vivantes que la vie elle-même, toujours instable et fugitive.
Charles BAUDELAIRE, Le peintre de la vie moderne (1863)
A la fin du XIXème siècle, Charles Baudelaire a pu définir la forme de conscience artistique correspondant à la vie dans la ville moderne : celle du « flâneur ». Ce nouvel observateur diffère du peintre s’installant statiquement devant un paysage : il s’immerge au contraire dans la mobilité de la foule, dans le mouvement permanent de la ville où une image chasse l’autre et où tout est toujours fuyant. « Etre hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi » : c’est ainsi que Baudelaire caractérise cette nouvelle posture artistique qui consiste à « voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde » (Le peintre de la vie moderne, 1863).
Il semble que cette définition s’applique parfaitement, de manière prémonitoire, à toute une partie de la photographie et en particulier à ce qu’on a appelé bien plus tard « street photography ». Yusuf Sevinçli inscrit sa pratique dans cette démarche, même si elle ne s’y limite pas absolument. Son rapport au monde extérieur passe essentiellement par la photographie, réalisée la plupart du temps dans les rues des villes ou les espaces publics. Good dog ou Walking sont les titres des livres où il consigne les traces de ses errances. Photographier de manière routinière, quotidienne, sans but précis, est sa manière d’ « être au centre du monde ». D’autres avant lui ont exploré cette posture photographique ; certains sont, sinon ses maîtres, du moins sa famille : Daido Moriyama, Anders Petersen, Jacob Aue Sobol…
Yusuf Sevinçli, s’il a réalisé autrefois quelques séries en couleurs, photographie aujourd’hui uniquement en noir et blanc, dans une matière très contrastée et dense. C’est sa façon à lui de décanter les informations multiples et fugitives issues du tourbillon visuel de la ville, de réorganiser le monde et, en définitive, de créer son propre espace. Daido Moriyama déclarait récemment s’être aperçu qu’après toutes les années passées à arpenter les villes du monde entier, il n’avait au fond cherché qu’à créer une ville imaginaire, née seulement de son travail photographique 1. Ce mouvement d’appropriation et de recréation définit aussi la photographie de Yusuf Sevinçli. D’un espace déterminé, caractérisé par une histoire et une géographie (celles d’Istanbul, de Marseille, de Vichy…), il extrait des images intemporelles, arrachées au flux visuel de la ville, ces « images plus vivantes que la vie elle-même » qui nous permettent de retenir quelque chose de l’instabilité et de la diffraction de la vie moderne et de « tirer l’éternel du transitoire » (Baudelaire)
Yusuf Sevinçli sait au plus haut point capter la magie de la ville, son caractère magnétique et inattendu, porteur de tous les étonnements, tel qu’après Baudelaire il fascina les surréalistes puis les situationnistes amateurs de dérives. Les places, les rues, les lumières nocturnes dessinent ici la scénographie d’un théâtre poétique où se meuvent des acteurs anonymes. Les enfants jouent sur cette scène un rôle éminent, car l’enfant est une autre figure de l’artiste, de celui qui invente le monde à chaque instant.
Cette sensibilité à l’électricité de la foule est aussi un goût viscéral de l’humain. Le noir et blanc est d’ailleurs pour Yusuf Sevinçli la couleur de l’émotion, celle qui lui permet d’intérioriser le monde extérieur et de créer un lien entre lui-même et la vie sous toutes ses formes 2. La beauté du travail de portrait de Ysuf Sevinçli parle d’elle-même : jamais formelle, profondément existentielle, elle va chercher, au-delà de l’anecdote, la brûlure et l’urgence de notre présence au monde, un monde qui ne nous accueille pas toujours. C’est ainsi que Yusuf Sevinçli puise dans les foules des villes cette énergie inépuisable qui est la matière même, charbonneuse et irradiante, de sa photographie. Aimanté par l’altérité, l’ « amoureux de la vie universelle » ramène de ses dérives urbaines la brassée d’images qui devient tout à coup le kaléidoscope de nos existences.
Bruno NOURRY
Exhibition: 'Derive' at L'Atelier & Galerie Confluence, Nantes